Erreurs de jeunesse 
 
J’ai ressorti des cartons, ou plutôt du fin fond de mon disque dur puisque les brouillons papier ont disparu, mes premiers écrits. Je n’en publierai aucun extrait car je tiens à ma réputation, et car la lecture de mes chefs-d’œuvre de jeunesse est franchement rébarbative. Aujourd’hui, les collégiens sont initiés dès la sixième et en vue du Brevet à la narratologie, c’est-à-dire à l’élaboration d’un récit, d’une scène d’action, d’une description, d’un dialogue. Je ne me débrouillais donc déjà pas si mal à l’époque dans la mesure où je maîtrisais le passé simple et l’imparfait, l’aspect formel du dialogue et la structure d’une histoire en général. J’avais été aidé pour cela par des manuels d’écriture et de bande dessinée publiés par le magazine Écrire aujourd’hui. 
 
Mon premier travers : le style. Celui-ci s’acquiert, paraît-il, mais où le trouver ? Personne n’était capable de me répondre. Il allait arriver, un jour. Seulement, dans quelle direction le regarder venir, quand me toucherait-il de sa grâce ? J’en rigole aujourd’hui, mais à l’époque, j’étais complètement désemparé. 
Lorsque je me relis, je détecte une ébauche de celui, actuel, que j’ai forgé : concis, précis, efficace. Cependant, mon vocabulaire s’avérait encore limité, et j’employais parfois des mots que je ne connaissais pas, donc savants pour moi, en pensant faire de la littérature. Grosse bêtise ! Le style devient aussitôt ampoulé, jusqu’à trahir la pensée de l’auteur tout en le ridiculisant. Depuis, je me réfère systématiquement au dictionnaire au moindre doute.  
En réalité, j’étais concis, efficace, mais pas dans le bon sens du terme. J’avais tendance à expédier mes descriptions, à négliger de poser les scènes, de préparer les moments essentiels, pour enchaîner au plus vite avec les dialogues et les phases d’action. De la pratique, de la lecture, et quelques manuels d’apprentissage m’ont permis de venir à bout de ce grand mystère qu’est le style, et qui est juste une façon d’écrire, d’utiliser la langue française, en fonction de sa propre sensibilité (oui, je l’avoue, la définition demeure encore trop vague, mais résumer le style en une phrase suppose de survoler quelques concepts). 
 
Deuxième travers : la profusion de personnages. J’en mettais partout, comme si mes récits en seraient plus réalistes, intéressants. Bien entendu, j’avais partagé le monde entre deux empires rivaux, dont l’un soutenu par un dieu maléfique. Je n’organisais pas de batailles rangées ; je n’étais pas tombé dans ce piège. Je n’avais pas lu Le Seigneur des Anneaux de Tolkien et je m’en tenais aux expéditions de mes héros. Heureusement. Mais le groupe, suffisamment fort pour remplir la mission, ne proposait pas de conflit interne susceptible de captiver le lecteur. 
En outre, le nombre ne faisant pas la qualité, et comme je ne creusais pas assez, voire pas du tout, la psychologie de chacune de ces individualités, la plupart étaient interchangeables, et tous se révélaient superflus. Dès lors que le lecteur ne se passionne pas pour le destin du héros, il se lassera de la multitude de péripéties que l’auteur lui a préparées, ce que j’ai compris bien plus tard. 
Avec le temps, et c’est le problème d’une saga, j’avais fini par me prendre d’affection pour ce petit univers que je couchais sur papier et le seul fait de les voir s’animer, de les faire vivre, me satisfaisait, oubliant que j’ennuierais les lecteurs qui se pencheraient sur mon récit. Certains épisodes (car j’avais divisé cette grande aventure en épisodes relativement courts) tournaient à vide, comme ce tournoi inspiré de Street Fighter 2, qui était à l’époque une révolution dans le jeu de combat (ne jugez pas, on est inspiré par ce que l’on aime, surtout à l’adolescence). Divers guerriers s’affrontent de façon officielle dans deux catégories (à mains nues et avec arme), mais opposeront surtout les deux empires. L’issue n’a aucun intérêt puisque chacun retourne ensuite chez lui. 
 
Troisième travers : le remplissage. Eh oui, une guerre entre deux empires, une pléthore de personnages, une grande saga, impliquent un déroulement long, et donc des pages, des centaines de pages. Et si j’avais une idée bien arrêtée sur le début de l’histoire et sa fin, le cheminement qui devait me conduire de l’un à l’autre demeurait confus. Par conséquent, j’ai rempli, avec un peu d’utile et beaucoup d’inutile, si bien que je tutoyais l’interminable série de télévision plutôt que le film au scénario incisif et nerveux. Le projet initial s’est alors transformé en un monstre qui m’a échappé et dont l’on devient l’esclave malgré soi. 
Car un double dilemme s’est longtemps posé. Le premier : je ne voulais pas jeter tant de travail accompli aux oubliettes. Le second : j’éprouvais des difficultés à quitter ce dont j’étais familier pour m’envoler vers l’inconnu. 
Finalement, je me suis rendu à l’évidence : la structure n’avait pas été mûrement réfléchie en amont et face à l’ampleur de la tâche, je me suis interrompu en cours de route. Tant pis. Quand les fondations d’une maison sont mauvaises, il apparaît vain de s’acharner à parfaire la charpente. 
Je me suis attaqué à l’occasion d’un autre roman à la question du voyage et des péripéties, et j’ai alors compris, mais tardivement, que leur rôle consistait à faire évoluer la psychologie des personnages. 
 
Quatrième travers : le réalisme. Ici, nous sortons de l’interminable saga de fantasy pour nous plonger dans des styles historiquement plus précis. Parfois, ça fonctionne, parce que j’avais lu des récits sur cette époque, ou parce que l’intrigue prend le pas sur les vérités historiques ; et parfois, ça fonctionne beaucoup moins bien, parce que le jeune âge limite les connaissances et l’appréhension logique du monde (qui fait que, par exemple, l’eau ne coulant pas du robinet, mieux vaut habiter non loin d’un puits). 
Finalement, la fantasy non plus ne peut pas s’affranchir complètement de cette logique. Une campagne similaire à la nôtre implique l’utilisation de machines agricoles ; les transports et les communications sont extrêmement lents par rapport à aujourd’hui ; et une guerre ne se résume pas à deux armées qui se rentrent dedans dans un paysage de steppe. 
 
Cinquième et dernier travers : la structure. Mère de toutes les batailles, le squelette du récit est capital. À mes débuts, je traçais les grandes lignes de mon aventure et je me précipitais vers l’écriture, ce qui s’apparente à de l’improvisation. Comment ai-je pu croire que j’allais maîtriser la globalité d’une intrigue et des personnages à l’arrache ? Comment pouvais-je maintenir un rythme soutenu et gérer l’effet de chacune de mes scènes en avançant à l’aveuglette ? À cause de ce manque de préparation, la correction ressemblait à un chemin de croix, qui imposait souvent de jeter à la poubelle des passages pourtant corrects. J’en oubliais même où me conduisait l’idée initiale qui sous-tendait la finalité cette histoire. Je crains qu’elle ne s’égare en route, au cours de cette trop longue phase d’écriture. 

Publié par Alexandre BORDZAKIAN le 20 novembre 2019
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