Genèse d'un manuscrit raté

Des gens qui écrivent des manuscrits de 500 pages, qui y passent deux ans de leur vie ou davantage, qui participent à des forums d'écriture et qui lisent des essais de technique romanesque, et qui malgré tout réussissent à créer un véritable torchon que personne n'aura envie de lire, ça existe. Ne détournez pas le regard vers votre voisin, je parle peut-être de vous.
D'où cette question : comment en arrive-t-on là ?
 
Premier constat : le quidam – appelons-le Jonathan – qui écrit un roman n'a pas dans l'optique de le rater.
Deuxième constat : Jonathan est incapable d'évaluer le niveau de sa propre prose.
Troisième constat : le Jonathan est une espèce en voie de développement.
 
Jonathan est un jeune retraité, ou un entrepreneur qui a réussi dans la vie, ou une femme au foyer, ou un adolescent féru de jeux vidéo, qui tout à coup se met en tête d'écrire un roman. Pourtant, il n'a quasiment aucune formation littéraire et bien souvent, n'est pas un lecteur assidu.
 Mais de toute façon, écrire un roman n'a pas l'air si compliqué. Cela nécessite principalement de l'inspiration, c'est-à-dire un souffle créateur amenant l'artiste à inventer et ordonner des idées. Jonathan s'estime inspiré, surtout depuis qu'il a regardé la nouvelle trilogie du "Seigneur des Anneaux", ou le dernier Maigret qu'il déclinerait bien dans un monde imaginaire. Les jeux vidéo, le cinéma, les séries TV, tout ce foisonnement lui donne l'illusion que lui aussi, il est capable de créer, de produire une œuvre qui sera suivie par des milliers de fan, comme lui-même a adoré jouer à Bioshock ou regarder "Games of Throne".
Parallèlement, écrire un roman se résume à aligner des mots sur du papier, et à moins d'être illettré, il maîtrise l'exercice depuis ses 6 ans, au contraire du dessin, ce qui lui ferme les portes de la bande dessinée. Il a également pratiqué la rédaction "racontez vos dernières vacances" pour laquelle il avait régulièrement 15/20, donc question narration, il s'y connaît, le Jonathan. Il sait enfin, à force d'avaler les feuilletons télés, qu'une bonne histoire nécessite des personnages qui font divers trucs et un scénario qui articule tous ces trucs, avec du suspense, dont la base consiste à sauver le héros au dernier moment.
Financièrement, une feuille de papier et un crayon ne sont pas des investissements exorbitants. En revanche, le moindre petit film implique un budget significatif, ce qui a ruiné ses prétentions de réalisateur. 
Bref, écrire un roman n'est pas compliqué et à la portée de n'importe qui.
 
Seulement, Jonathan se heurte à un écueil : le style. Je passe sur l'existence de fautes d'orthographe, de grammaire, de syntaxe, de ponctuation, autant de gages de fainéantise qui décrédibilisent d'entrée de jeu le manuscrit et son auteur. Je veux parler du style, de la façon d'écrire d'un auteur, de rendre vivant un monde abstrait. L'acquérir est difficile, quand bien même il est particulier à chacun. Le problème vient justement de là : il est personnel et doit par conséquent refléter l'intention artistique de l'auteur. Or Jonathan n'a pas d'intention artistique. Lui, il voulait écrire un roman, c'est-à-dire raconter une histoire. Pire, le concept de "style" lui est vaguement familier mais demeure pour lui extrêmement confus. Comme Proust était un écrivain reconnu et qu'il étirait ses phrases sur une page, il se dit qu'en multipliant les mots entre deux points, il aura réussi quelque chose. À grand renfort d'un vocabulaire recherché qu'il ne maîtrise pas vraiment, il espère paraître plus intelligent qu'il ne l'est. Il a aussi étudié les figures de style au lycée et a découvert la métaphore, un formidable instrument qui poétise son texte à moindres frais et lui permet de dépasser le degré zéro de l'écriture.
Voilà donc Jonathan paré, en recourant si besoin à quelques expressions prémâchées et autres clichés linguistiques, à coucher ses idées sur papier de façon à faire à peu près illusion. Mais cet "à peu près" lui suffit. Tant pis si, au-delà de l'intuition personnelle, le style requiert de la technique, s'apprend, se travaille, Jonathan en restera là, au niveau du "compréhensif vaguement littéraire", voire, dans le cas où il s'accorderait une confiance sans faille, au niveau du "incompréhensif hautement littéraire".
 
Car en réalité, le style n'est qu'un détail pour Jonathan. Toute sa force réside dans son scénario et ses multiples péripéties. Il embauche quelques personnages stéréotypés qui infligent ou subissent divers châtiments. Il saupoudre le tout de dialogues afin de donner un peu de vie à des explications parfois rébarbatives. L'ensemble se voulant parfaitement digeste dans la mesure où ça bouge.
Quand j’affirme qu’il y a du mouvement, celui-ci est principalement cantonné au début. Parce qu’ensuite, les choses se tassent. Place au développement psychologique des différents personnages auxquels nous nous sommes forcément attachés après cette ouverture tonitruante. Nous assistons alors impuissants à une baisse de régime qui se poursuivra jusqu’au dénouement.
J’aimerais néanmoins préciser qu’à l’instar de Jonathan, toute personne instruite est capable d’enchaîner des scènes d’action et des dialogues, et par conséquent de se prétendre scénariste. Donner une crédibilité à ces scènes et à leur enchaînement ne sera toutefois pas aussi évident. Autre impératif : générer de l'empathie envers ses personnages pour que le lecteur partage leurs ressentis et vibre à l'unisson. À défaut, il les regardera de loin se démener sans jamais s'investir émotionnellement.
Quant à Jonathan, il a l'impression d'avoir rempli le contrat, d'avoir créé des personnalités attachantes. Lui, en tant que géniteur, il les aime ses créatures, comme un père aime ses enfants. Leur devenir le passionne et, à ce titre, il pense que le lecteur se passionnera avec lui. J'insiste sur le fait que, dans le cas contraire, la totalité de l'édifice romanesque s'écroule.
Mais bon, Jonathan est content de lui. Il a tout fait comme il fallait : il s'est cassé la tête à écrire avec des mots et des tournures élaborées, il a créé des personnages qui bougent et parlent, et il leur arrive pleins de trucs extraordinaires. Il a rempli son contrat. Il a écrit un roman.
 
Et pourtant, personne n'a envie de le lire, son roman. Pire, les quelques lecteurs ne parviennent pas à dépasser les dix premières pages et se permettent même d'émettre des critiques. Alors Jonathan leur explique en bon commercial que plus loin, c'est génial et qu'ils doivent donc se donner la peine de tenir jusque-là. Le lecteur incrédule se demande pourquoi ce n'est pas génial dès le début. Curieux, il lit mais la magie n'opère pas, si bien qu'il en vient à cette conclusion : les promesses de l'auteur sont du vent. En réalité, pas vraiment puisque le mal est déjà fait, et cela depuis les premières lignes.
Or, comme nous avons pu le constater, Jonathan ne fait pas exprès de rater son roman, il n'est pas vicieux au point d'élaborer un instrument de torture littéraire à destination de lecteurs naïfs et innocents pour les narguer ensuite. Il est de bonne foi, et il a mené sa barque au mieux, bien que je ne sois pas convaincu de l'exactitude de mes deux dernières affirmations.
Ce qui m'amène à opérer cette distorsion entre Mister John et Docteur Nathan. Mister John ne connaît rien de l'écriture, ou juste l'idée qu'il en a. Il a uniquement envie de se faire mousser, de briller en bonne compagnie. Pour lui, tout est facile du moment où il s'y consacre. Les fautes trahissent assurément ce genre de lascar car il n'a pas pris la peine de se relire. Le premier jet est forcément génial puisqu'écrit sous le coup de l'impulsion, et parce qu'il économise le fastidieux travail des relectures. Je précise : le premier jet de l'ensemble de son éphémère carrière d'écrivain. À cela s'ajoute une ignorance crasse dans beaucoup de domaines. Mais Mister John ne s'embarrasse pas d'incohérences et d'invraisemblances, il pense que son lecteur, ébahi face sa capacité à écrire un roman, lui passera toutes ces erreurs et s'extasiera devant les multiples – ou plutôt les trois – péripéties pompées dans le feuilleton télé à la mode.
J'en profite pour indiquer, et même si Mister John se moque des conseils, que créer n'est pas un aboutissement en soi, n'est pas un gage de réussite. Certes, vous serez plus créatif que l'artisan du coin dès lors que mettez sur pied un scénario avec ses personnages. Mais, d'une part, je ne suis pas persuadé que votre plombier n'est pas capable d'en faire autant si on le lui demandait, ne serait-ce qu'en s'inspirant très fidèlement du dernier film qu'il a vu, et, d'autre part, les auteurs, reconnus ou pas, ne se sont pas arrêtés à ce stade.
 
De son côté, Docteur Nathan a travaillé son récit. Il s'est donné du mal, a relu et corrigé ses fautes, a cherché à améliorer certains passages. Mais le résultat n'est pas là. Bien qu'il ait mis du cœur à l'ouvrage, le lecteur s'ennuie, n'y croit pas, décroche rapidement.
Quelles erreurs a-t-il donc commises ?
Docteur Nathan a sans doute une méthode mais pas d'expérience. Il est admis que l'auteur n'a pas le recul nécessaire pour analyser de façon optimale son propre texte, d'où la nécessité d'un œil extérieur. En fait, il me semble que, quand nous lisons notre prose, le cerveau compense les carences du récit en reprenant dans la mémoire le processus créatif initial pour le substituer à celui-ci. Une description, même imprécise, sera toujours compréhensible par son auteur. En revanche, du moment où il l'a oubliée, où il y retourne plusieurs mois après, ses insuffisances lui sauteront au visage.
Cependant, et au risque de doucher vos espérances, tout n'est pas si simple. Les insuffisances vous apparaîtront plus clairement mais d'une, l'auteur ne va pas systématiquement attendre six mois pour revenir sur son roman ; de deux, il doit être capable de les repérer sans se tromper ; et de trois, il est censé parvenir à résoudre les problèmes rencontrés. Et de toute façon, il gagnera du temps en construisant son récit sur une base saine, exempte d'erreurs importantes, plutôt que d'y remédier par la suite grâce à d'innombrables rafistolages.
 
Vous l'aurez compris : Docteur Nathan manque d'expérience, voilà pourquoi son roman se solde par un échec que personne ne veut lire. Contrairement au mythe de l'écrivain que les lieux communs véhiculent, il se rend compte que l'inspiration ne suffit pas, que savoir écrire n'est pas inné et passe par l'apprentissage et les travaux pratiques. Docteur Nathan n'a pas pris conscience que le personnage est l'élément primordial de son récit. Dès l'instant où le lecteur s'identifie à celui-ci, vibre avec lui, ressent ses émotions comme étant les siennes, alors il sera prêt à le suivre n'importe où, même s'il ne fait rien. Une scène d'action en ouverture n'a jamais réglé cette difficulté, elle permet seulement d'éveiller l'intérêt tout en faisant croire à Jonathan qu'elle se suffit à elle-même. Une guerre peut nous émouvoir comme elle peut nous laisser indifférents, qu'elle soit ou non imaginaire. Dans ces conditions, il devient inutile de les multiplier si le lecteur n'a pas accroché dès la première page.
Jonathan a écrit un roman que l'on va qualifier de lisible mais qui n'a pas suscité plus d'engouement que la lecture du mode d'emploi de votre lave-linge. Le lecteur veut un bon roman qui l'entraîne dans une aventure palpitante. Le lecteur veut même lire un roman exceptionnel où il se rendra tout seul jusqu'à la dernière page sans que l'auteur ne l'y oblige par des moyens détournés. L'édition est à ce prix. Jonathan aura beau se défendre en prenant comme exemples des récits mal écrits et mal conçus publiés par de vrais éditeurs, et pas seulement à compte d'auteur, je lui répondrai que l'édition n'est pas une finalité et qu'il n'a pas d'excuse pour atteindre l'excellence.

Publié par Alexandre BORDZAKIAN le 20 septembre 2016
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