Le Prix ImagiNéreïah
 
Alors que je me promenais l'année dernière sur le net en quête d'un appel à textes intéressant, je suis tombé sur une curiosité dont le principe m'a laissé dubitatif. Et loin d'être mort et enterré, ce concours a ressurgi sur le forum Rêve de Fantasy, réactualisant d'un coup ma pensée. 
 
Je veux parler du prix "roman" du collectif "La Cour de l'Imaginaire" (issu des éditions Lacour). Ce prix est intitulé "ImagiNéreïah" parce qu'il découle désormais d'un partenariat avec la maison d'éditions "Néreïah". Antérieurement, les lauréats étaient publiés en interne, au sein de la collection Imaginaire créée en 2012 par les éditions Lacour, laquelle a été vraisemblablement fermée. 
 
Le règlement indique que le récit doit relever obligatoirement des littératures de l'imaginaire (science-fiction, fantastiques, fantasy) et comporter entre 300.000 et 600.000 signes. Problème : seul l'envoi de tapuscrit est autorisé. Pas de version numérique. Ce qui suppose d'imprimer puis d'envoyer le recueil. La lecture est certes plus aisée mais lire sur un écran n'est pas non plus une torture et je ne parle pas du gaspillage de papier, sauf si vous avez joint une enveloppe timbrée pour le retour, évidemment à vos frais. Mais passons. Comme dirait l'autre, il faut semer avant de récolter. Une publication est tout de même à la clef, qui vaut bien ces petits sacrifices. En outre, aucune participation financière ni frais d'inscription ne sont exigés, ce qui augure d'un minimum de sérieux. 
 
Qu'en est-il cependant de l'éditeur en question ? Je clique sur le lien qui m'expédie sur la présentation du directeur et fondateur des éditions Néreïah. J'y apprends un peu étonné que ses deux dernières créations personnelles relèvent du théâtre radiophonique. Suivent deux romans dont le titre ne m'évoque pas vraiment de la fantasy ("Plaisirs de Dames" et "Meurtre au Hohneck"). Puis vient un recueil de poésie. 
 
Fébrile, je me rends sur le site (moins moche qu'en 2015) de l'éditeur. Je parcours rapidement la collection mais je n'aperçois pas l'ombre d'un roman de fantasy. Pris d'un doute, je retourne aussitôt relire le règlement du concours et m'assurer ne pas avoir commis d'erreur. Le règlement est limpide : "il vise à récompenser chaque année le tapuscrit francophone et inédit d'un roman – ou recueil de nouvelles – relevant des littératures de l'imaginaire". Et Néreïah est bien partenaire de l'opération. 
 
Le doute subsiste néanmoins lorsque je navigue sur le site de l'éditeur. Il n'intègre pas de lien vers le collectif, lequel n'apparaît pas non plus dans ses partenaires. Il ne parle d'ailleurs nulle part de ce prix. 
 
En revanche, Néreïah affiche fièrement sur sa page d'accueil le lauréat de 2016, "11 septembre 2061" d'Hélène Cruciani. Le roman a (malheureusement) conservé des éditions Lacour les mêmes codes (moches) pour sa couverture, du rouge sur fond noir et une figure géométrique colorée en guise d'illustration, qui ne donnent pas envie de découvrir ce qui se cache à l'intérieur. Cela dit, Néreïah ne semble pas non plus accorder une importance capitale à l'apparence car ses couvertures respirent l'amateurisme. 
 
Mais revenons au lauréat de 2016. À travers "11 septembre 2061", Hélène Cruciani imagine que des zones d'ombre ont subsisté lors des attentats du 11 septembre 2001 et que 60 ans plus tard, une jeune historienne va chercher dans la mémoire de ses derniers témoins les preuves de ses suspicions grâce à un procédé interdit. Je ne sais si l'on se situe dans le domaine de la reconstitution historique, de l'enquête policière ou de la science-fiction. Il m'est apparu difficile, même à la lecture de l'extrait, au demeurant agréable, de le catégoriser formellement dans les littératures de l'imaginaire. Dans tous les cas, ne concourrez surtout pas avec un manuscrit de fantasy aux gros sabots boueux qui tachent. Je crains que vous ne soyez recalé(e). Et il serait dommage de vous donner tant de mal pour un échec annoncé. 
 
Qu'en est-il de la partie financière ? Que gagne-t-on réellement en remportant ce prix ? 
Je me rends sur la présentation de la maison d'édition et je tombe alors sur ce merveilleux passage que je vous retranscris tel quel : 
"Le but premier de Néreïah est de donner l’occasion à un auteur d’accéder au monde du livre. Il est évident qu’une petite structure ne permet pas d’envisager ni la fortune, ni les à-valoir mirifiques, ni les prix littéraires prestigieux (quoique…), ni les royalties princières, ni même les séances de dédicaces lucratives. 
Le mode de distribution, essentiellement par le biais de salons littéraires ou de dédicaces en librairie, privilégie, certes, le contact avec les lecteurs, mais oblige également l’auteur à de nombreux déplacements, pas toujours fructueux. 
C’est pourquoi Néreïah ne peut convenir qu’à des artistes considérant la création comme une passion et non comme un moyen de s’enrichir." 
On saluera la franchise du directeur qui préviendra tout sentiment de déception voire de frustration chez l'auteur. Au moins, les choses sont claires : vous avez la chance d'être publié mais l'éditeur n'a pas un sou, comme le confirme la clause sur l'à-valoir. Celui-ci s'élève – tenez-vous bien – à 0 € TTC (soit hors taxes : 0 €, et en francs : 0 frs ; ne me remerciez pas, le calcul est vite fait).
 
Rassurez-vous : ce prix n'est pas une arnaque puisque le lauréat 2016 a effectivement été publié et que le contrat type prévoit des conditions d'édition et de rémunération classiques. Mais bon, sans distributeur ni diffuseur, sans service commercial ou publicitaire, l'heureux élu n'est pas là de vendre sa prose. En outre, cette maison n'est pas spécialisée dans les littératures de l'imaginaire, ce qui n'est pas vraiment porteur auprès des lecteurs. De là à se demander quelle logique sous-tend la conclusion d'un partenariat avec celle-ci… C'est bien beau de vouloir éditer de jeunes auteurs et des premiers romans, encore faudrait-il leur donner un peu de visibilité, et pourquoi pas un peu d'argent.

Mise à jour

Le prix La Cour de l'Imaginaire migre en 2018 vers les éditions Rroyzz. Ce choix se justifie pleinement par le fait que Rroyzz publie de la littérature relevant de l'imaginaire, comme le confirme sa page d'accueil (ici). En espérant toutefois que les couvertures abandonneront ce mélange improbable de rouge, de noir et surtout, d'image psychédélique, pour adopter la charte graphique de cette maison d'édition. 

Pour accéder au Prix La Cour de l'Imaginaire, c'est par ici.

Publié par Alexandre BORDZAKIAN le 6 septembre 2016
Mise à jour le 9 novembre 2017
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