La lecture des manuscrits

J'ai régulièrement entendu de jeunes auteurs pester après les éditeurs qui ne lisaient pas l'intégralité de leur prose pour fonder leur refus de la publier. J'estimais moi-même à cette époque, armé de mon seul bon sens, qu'il était logique de lire un manuscrit en entier pour s'en faire la meilleure idée possible. 
 
Puis j'ai intégré le comité de lecture de Rêve de Fantasy. L'exercice consistait à analyser les cinquante premières pages d'un récit fini avant d'attaquer la suite si ce début était reçu. Et je me suis rendu compte que, franchement, après avoir lu cinquante pages, je n'avais plus envie de découvrir les autres. J'ai bien essayé une fois d'aller plus loin, juste pour confirmer mon intuition. Certes, la lecture n'était pas désagréable, à l'instar de l'extrait étudié. En revanche, le manuscrit était du niveau de ces cinquante premières pages. Peut-être plus ennuyeux vers le milieu. En fait, un écrivain en herbe aura toujours tendance à soigner l'amorce et le dénouement et à tourner en rond dans son développement. 
 
Le début sera donc par nature représentatif de l'ensemble du récit. Il sera même supposé être meilleur que la suite pour trois raisons. La première : le début s'écrit généralement sous l'effet d'une inspiration impulsive génératrice d'idées fortes. La deuxième : le début du manuscrit sera davantage travaillé, aussi bien au niveau de la réflexion que de la correction car il constitue une sorte de vitrine. Ce qui m'amène à la troisième : le début doit nécessairement donner envie de lire la suite et traduit en cela l'état d'esprit de l'auteur vis-à-vis de l'écriture romanesque. 
 
Dans le cas d'incohérences, généralement à chaque page, il montre qu'il ne maîtrise pas son sujet faute d'avoir étudié la question ou pire, qu'il s'en moque, le lecteur étant censé croire tout ce qu'il écrit. Le reste du manuscrit en contiendra autant jusqu'à ruiner l'intrigue si celle-ci existe et si elle n'a pas volé en éclat dès les premières pages. 
 
Dans le cas d'un style faible, celui-ci n'ira pas en s'améliorant. Je n'imagine pas un auteur à l'écriture approximative s'appliquer davantage au fil des pages. Si la rédaction s'est étalée sur une dizaine d'années et que son style se sera bonifié avec le temps, la fin étant alors bien mieux réalisée que le début, je ne vois pas pourquoi l'auteur ne serait pas revenu sur ce début pour séduire un éditeur. 
 
Dans le cas de personnages creux, le lecteur n'éprouvera aucune empathie à leur égard et n'aura pas envie de les suivre à travers tout un roman. Par quelle magie un personnage insipide deviendrait-il génial ? N'oublions pas que nous ne sommes pas dans la vraie vie : si l'auteur ne parvient pas à donner du relief à ses personnages dès leur présentation, ceux-ci ne risquent pas de se découvrir une personnalité exceptionnelle par la suite. 
 
Dans le cas d'une intrigue molle, où l'auteur se contente de céder à ses petits plaisirs, c'est-à-dire faire vivre ses personnages comme on regarde ses enfants grandir avec l'admiration d'un père – et alors que le début est censé être accrocheur – attendez-vous à supporter cette litanie durant tout le roman. Le miracle ne se produira pas et rien ne suscitera le moindre intérêt, déjà inexistant dès le départ. Ce genre d'auteur n'en a de toute façon pas l'intention. 
 
Le problème principal pour un éditeur qui est confronté à un début navrant est de se farcir 300 à 400 pages, voire 800 pages tout aussi navrantes. La suite s'annonce d'ailleurs pire que l'ouverture. Quel intérêt pour lui de s'infliger cette torture ? Il sait qu'il ne publiera pas ce roman, il se doute de sa qualité générale, il n'a pas vraiment de temps à perdre, il n'a pas de lien de parenté avec l'auteur ni de devoir moral envers lui, alors pourquoi diantre s'obligerait-il à le lire dans son intégralité ?

Ne lui reprochez donc pas de se contenter de quelques lignes, même si ce comportement est rageant. Cherchez plutôt à savoir pourquoi il n'a pas envie d'en lire davantage, pourquoi votre prose ne l'accroche pas. Car ne l'oubliez pas : le but de l'éditeur est de trouver des manuscrits à publier, pas de remplir sa poubelle.

Publié par Alexandre BORDZAKIAN le 11 octobre 2016
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