Le manichéisme

 
 

Selon le "Petit Robert", le manichéisme est une "conception dualiste du bien et du mal". L'article Wikipédia précise qu'il s'agit d'une "attitude consistant à simplifier les rapports du monde, ramenés à une simple opposition du bien et du mal". En somme, dans un récit, le bien est le héros qui combat le mal. En fantasy, le manichéisme est très répandu, et inscrit dans ses origines. Certains auteurs ont déporté ce dualisme à l'intérieur du personnage principal, où dès lors s'affrontent son côté clair et son côté obscur. Vous aurez d'ailleurs reconnu la dichotomie jediïque d'un space opera célèbre.
 
Dans la plupart des histoires, il y a un gentil (mais pas trop) et un méchant (le plus cruel possible) qui s'opposent. Ces deux pôles contradictoires sont plus ou moins identifiables, et nous ramènent généralement à la conception judéo-chrétienne de notre vieux continent : Dieu et ses saints contre le Diable et ses démons. Théoriquement, le Diable agit sur les hommes par la tentation, afin de les détourner du chemin de la lumière. Il n'intervient pas directement pour écharper les gens ou les corriger à coups de torgnoles. À l'opposé, le héros, censé être une sorte de saint irréprochable, répand le bien en tuant et tranchant avec un entrain communicatif.
 
Ces constatations posées, je m'attaque maintenant à la raison d'être de cet article. J'ai eu l'occasion à plusieurs reprises sur un forum d'aide à l'écriture de rencontrer des auteurs qui prétendaient que leur histoire n'était pas manichéenne, comme si cela avait une quelconque importance. Après les aliments sans ogm, sans sucre, sans gluten, voici qu'arrivent les romans sans manichéisme. Quel est l'intérêt d'une telle affirmation ? J'attend d'une aventure qu'elle soit passionnante et bien écrite, pas qu'elle soit exempte de manichéisme. Donc pourquoi cette posture ?
 
L'auteur en herbe cherche d'abord à se distinguer de ses co-galériens avec lesquels il rame depuis un moment pour faire aboutir son manuscrit, et pourquoi pas l'éditer. Comme le certificat "sans longueur inutile et soporifique" lui semble trop difficile à obtenir, il se tourne vers celui du "sans manichéisme". Apparemment, opposer le bien contre le mal a vécu, et s'en affranchir est gage de réalisme, ce qui signifie : de qualité. Car le manichéisme n'existe pas dans notre réalité. Si certains tentent de la ramener à ce dualisme, le camp du bien étant toujours soi et le camp du mal l'autre qui n'est pas en accord avec soi, personne n'est le diable incarné et n'est plus possédé par un démon, surtout depuis que la psychanalyse existe. À l'inverse, celui qui s'érige en saint aura toujours été coupable de ces travers ou de ces erreurs propres à la nature humaine, ou, en cas d'exemplarité absolue, sera toujours l'hérétique d'un plus saint que lui. Tout en précisant que ces notions diffèrent selon les cultures et, à la vérité, du point de vue, et que la réalité est principalement affaire d'intérêts et de pratiques divergentes.
 
En résumé, le récit certifié sans manichéisme est réaliste, donc vrai, donc original, donc bien, puisqu'il ne recourt pas à l'artifice du héros pourfendeur du mal. Cependant, si dans la vie, le manichéisme est une simplification trompeuse, dans un roman de fantasy, il est un moteur. Pour que le héros agisse, pour que l'histoire prenne forme, il faut un opposant. Alors certes, ce héros ne sera pas forcément la probité incarnée, mais le lecteur éprouvera de l'empathie envers lui, et à l'inverse de l'antipathie envers son opposant. Le manichéisme doit se comprendre comme une dualité, un affrontement de forces contraires qui crée une dynamique narrative. L'opposition entre un bien immaculé et le mal absolu en serait le paroxysme, où les rôles sont attribués à l'avance, où l'auteur ne laisse pas à ses personnages la faculté de le choisir. Ainsi, même si l'écriture de son scénario le renverra inévitablement à ce dualisme (d'une façon plus ou moins marquée et caricaturale), le manichéisme ne dispense pas son concepteur de faire preuve de subtilité.
 
Refuser le manichéisme est censé refléter une grande originalité, qui, à l'instar du réalisme, est gage de qualité. Or l'originalité ne se trouve pas dans l'inverse de l'autre. Elle n'atteste pas non plus que le récit est un chef-d'œuvre. Elle est susceptible d'attirer des lecteurs, mais également de les faire fuir. Je préfère encore un vrai héros qui accomplit une vraie quête plutôt qu'une multitude de personnages qui s'agite dans un univers avec l'optique de le faire exister, ou que des brigands sans foi ni loi qui tuent, violent, pillent à longueur de page juste pour se démarquer des classiques. Si votre roman est manichéen, mais qu'il est bon, ne vous inquiétez pas, l'éditeur saura s'en satisfaire. Et le lectorat sera heureux de retrouver ses marques. Car le but premier de la fantasy est de conter une histoire sans trop se triturer les méninges, pas de singer la réalité pour résoudre des interrogations métaphysiques.

Publié par Alexandre BORDZAKIAN le 11 avril 2017
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