Ordonner l'écriture de son roman

Écrire un roman ne s'improvise pas. On ne se lance pas à corps perdu dans sa rédaction sans l'avoir préparée, sinon de travailler dans le vide. Après de longues tergiversations sur le sujet, je suis parvenu à définir un ordre dans les étapes qui aboutiront à la réalisation de votre manuscrit. 
 
La première démarche consiste à établir un plan. Vous pouvez tracer des schémas sur les murs de votre maison ou vous limiter au dos d'une carte de visite, passer des heures à élaborer un diaporama ou griffonner rapidement quelques lignes, et même le coucher noir sur blanc ou le conserver dans votre mémoire, qu'importe : la finalité de cette étape est de disposer d'une vue d'ensemble, de savoir dès le début quel est le dénouement et quels sont les enjeux et les nœuds dramatiques qui nous y conduisent. 
Ce plan est en fait assez simple à mettre en place. Contrairement à la rédaction, il ne nécessite pas de noircir des pages entières avant de prendre forme ni de se creuser la tête en quête d'une métaphore. Toutefois, il convient de dépasser cette apparente simplicité car il détermine le roman à venir. À ce stade, je conseille de ne pas se précipiter, de laisser ses choix macérer, mûrir, de permettre à son cerveau d'en faire le tour, de façon consciente ou pas. Une idée géniale un jour pourra toujours s'avérer médiocre ou mauvaise le lendemain. 
 
La documentation peut être menée avant l'élaboration du plan, parallèlement aux questions qui ne manqueront pas de se poser, ou après l'établissement de la structure, ou plus tard encore, lors de la rédaction. Méfiez-vous tout de même à ne pas trop reporter cette étape : des incohérences insolubles sont susceptibles d'apparaître et de vous forcer à changer votre fusil d'épaule. 
En fantasy, la vérité historique n'est pas prédominante, et serait même capable de gâcher une belle épopée. Vous ne pouvez cependant écrire n'importe quoi et improviser à tous les étages, sans parler des impératifs physiques, biologiques, chimiques, qui font que l'eau gèle et que le feu brûle. 
 
Bien évidemment, l'histoire ne se fait pas toute seule, elle a besoin de personnages. En fait, le récit et son enchaînement d'événements n'existent qu'à travers ses personnages. S'ils ne font rien, le roman n'avance pas. Si personne ne parle, le dialogue ne s'ouvre pas. 
En réalité, la difficulté de l'écrivain consiste à marier scénario et personnages. Le lecteur appréhende un récit par ce qu'il lit, le style. Par ce biais concret, il découvre des personnages qui, par leurs actions, créent une trame narrative, comme dans la vraie vie. Or, et contrairement à la vraie vie, la structure d'une histoire nécessite un début, une fin, une évolution, du rythme, un sens, peut-être un message, un thème, qui dépendent d'un dieu créateur, d'une conscience supérieure qui ordonne l'univers selon sa volonté, c'est-à-dire vous, l'écrivain. 
Toute la difficulté consiste dès lors à faire croire que les personnages agissent d'eux-mêmes alors que c'est vous qui tirez les ficelles. Et plus encore, vous devez rendre cette supercherie la plus naturelle possible. Le narrateur est censé n'intervenir qu'en extrême nécessité, pour clarifier un élément de votre univers par exemple, et rester invisible. 
Bien entendu, des conflits sont susceptibles de naître entre votre scénario et les personnages. Un objecteur de conscience ne peut pas tout à coup et sans raison devenir une machine à tuer. Des ajustements sont donc à prévoir, sans forcément se laisser imposer une intrigue par une personnalité retorse. 
 
La rédaction vient en dernier. Elle éprouve le plan et clôt la boucle. L'écriture fait entrer le projet romanesque dans une autre dimension : celle du concret, de la narration, des détails. Ces derniers n'ont jusqu'à maintenant jamais été précisés. En déroulant chaque mot, chaque phrase, chaque paragraphe, vous confrontez l'idée initiale et générale à la cohérence du plus bas niveau du manuscrit, tel qu'il sera lu et non tel qu'il a été pensé en amont. Ainsi, une scène ne fonctionnera pas parce que, finalement, et à bien y réfléchir, tuer cinquante dragons, ça commence à chiffrer, et qu'un combat de deux heures trente épuisera n'importe quel guerrier normalement constitué avant son terme. 
Cependant, ne vous laissez pas impressionner par ces détails qui se posent comme autant d'écueils à la réalisation de votre scénario. N'hésitez pas à leur tordre le cou, à les faire entrer dans le moule grâce à une astuce ou à une autre. La fantasy offre suffisamment de possibilités, et votre imagination est censée posséder suffisamment de ressources, pour ne pas se retrouver au pied d'un mur infranchissable. Sans vous méprendre dans le recours à une invraisemblance tarabiscotée, une certaine dose d'invention vous ouvrira une porte de sortie tout à fait honorable. À défaut, elle nécessitera quelques arrangements dans les paragraphes antérieurs ou, plus rarement, postérieurs. 
Quant au sens, il a été pensé, réfléchi, déterminé, balisé en amont, ce qui vous évite de vous disperser et de perdre du temps, voire de vous égarer. À ce stade, vous vous concentrez sur la forme que revêtent vos idées pour correspondre à l'impression que vous désirez en donner. Vous ne touchez plus aux fondements du récit, vous gérez les détails, vous ajustez, vous peaufinez. 
 
Cela dit, chacun travaille comme il l'entend : crayon, papier, ordinateur, logiciel, matin, nuit, sobre, avec une patte de lapin ou à la bougie. Le but est d'être à son aise, de prendre plaisir, d'avoir envie de toujours revenir vers cette page blanche pour la remplir.

Publié par Alexandre BORDZAKIAN le 28 décembre 2016
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