À l’épreuve du questionnaire 
 
Alors que j’œuvrais sur le forum de Rêve de Fantasy circulait (et circule encore) un questionnaire établi par David J. Parker (traduit de l’anglais par Kettch, modérateur des éditions Bragelonne). Celui-ci découle d’une constatation : n’importe qui pense qu’il peut écrire de la fantasy géniale et originale depuis que Tolkien et Lewis ont créé les mondes de la Terre du Milieu et de Narnia. Or ces histoires de fantasy qui se veulent « géniales » et « originales » sont pauvres et dérivées de ces deux univers. D’où l’établissement de ce questionnaire pour lequel une seule réponse par l’affirmative motiverait l’arrêt de l’écriture du roman. 
 
Sans plus attendre, je vous le livre et je vous donne rendez-vous au terme de celui-ci pour vous faire part de mon sentiment à ce propos : 
 
1. Est-ce que rien ne se passe durant les cinquante premières pages ? 
2. Est-ce que votre personnage principal est un jeune commis de ferme aux origines mystérieuses ? 
3. Est-ce que votre personnage principal est l’héritier du trône mais ne le sait pas ? 
4. Est-ce que votre histoire porte sur une jeune personne qui devient adulte, gagne un grand pouvoir et défait le grand méchant pas beau ? 
5. Est-ce que votre histoire narre une quête pour un objet magique qui va sauver le monde ? 
6. Ou alors à propos d’un objet qui va détruire le monde ? 
7. Est-ce que votre histoire se déroule autour d’une prophétie parlant de l’Élu qui sauvera le monde, tous les gentils clampins et les gentilles forces du Bien ? 
8. Est-ce que votre roman contient un personnage dont le seul rôle est d’apparaître au hasard et de donner des informations ? 
9. Est-ce que votre roman contient un personnage qui est en réalité un Dieu déguisé ? 
10. Est-ce que le grand méchant pas beau est en vérité le père du personnage principal ? 
11. Est-ce que le roi de votre monde est un gentil roi abuse par un méchant magicien ? 
12. Est-ce que le terme « magicien distrait » décrit un de vos personnages ? 
13. Pareil pour « un guerrier puissant, au cœur tendre mais un rien limité sur le plan intellectuel » ? 
14. Pareil pour « un sage, aux grandes connaissances, mystique qui refuse de donner des indications sur le déroulement de l’histoire pour des raisons personnelles et mystérieuses » ? 
15. Est-ce que les personnages féminins de votre roman passent beaucoup de temps à se faire du mouron sur leur apparence physique, surtout quand le personnage principal traîne dans le coin ? 
16. Est-ce qu’un personnage féminin est uniquement là pour être capturé et secouru ? 
17. Est-ce qu’un personnage féminin n’existe que pour incarner les idéaux féministes ? 
18. Est-ce que les termes « une aide-cuisinière plus confortable avec une poêle à frire qu’une épée » décrivent l’un de vos personnages féminins ? 
19. Est-ce que les termes « une guerrière plus confortable avec une épée qu’une poêle à frire » décrivent l’un de vos personnages féminins ? 
20. Est-ce qu’un personnage de votre roman est parfaitement décrit avec les termes « un nain renfrogné » ? 
21. Même chose pour « un demi-elfe déchiré entre son héritage humain et son héritage elfe » ? 
22. Avez-vous fait en sorte que les elfes et les nains soient amis, juste pour faire différent ? 
23. Est-ce que tous les personnages d’une taille inférieure à 4 pieds sont uniquement là pour le comique ? 
24. Pensez-vous que les deux seules utilisations d‘un bateau sont le piratage et la pêche ? 
25. Ignorez-vous quand la machine à faire des bottes de paille a été inventée ? 
26. Est-ce que vous avez dessiné une carte pour votre roman qui indique des lieux tels que « Les Terres Maudites », « La Forêt de la Peur », « Le Désert de la Désolation », ou n’importe quoi qui contient « de la Ruine » ? 
27. Est-ce que votre roman comprend un prologue incompréhensible tant que nous n’avons pas lu tout le livre, et encore ? 
28. Est-ce le premier tome d’une trilogie ? 
29. Voire de 5 ou 10 tomes ? 
30. Est-ce que votre livre est plus épais que l’annuaire (pages jaunes et pages blanches) de Paris ? 
31. Est-ce que rien ne se passe dans le précédent livre que vous avez écrit, mais que vous pensez que vous être encore très loin de finir votre « histoire » et que cela nécessite un grand nombre de séquelles ? 
32. Est-ce que vous écrivez des préquelles à votre série de livres, même si celle-ci n’est pas encore finie ? 
33. Est-ce que votre nom est Robert Jordan et que vous avez menti comme un arracheur de dents pour allez aussi loin ? 
34. Est-ce que votre livre est basé sur vos parties de jeu de rôle avec vos amis ? 
35. Est-ce que votre roman contient des personnages transportés du monde réel vers un monde fantasy ? 
36. Est-ce que certains de vos personnages principaux ont une apostrophe ou un tiret dans leur nom ? 
37. Est-ce que certains de vos personnages ont un nom de plus de trois syllabes ? 
38. Est-ce que vous ne voyez rien d’anormal à avoir deux personnages venant du même petit village appelés « Tim Umber » et « Belthusalanthalus al'Grinsok » ? 
39. Est-ce que votre roman contient des orcs, des elfes, des nains ou des hobbits ? 
40. Pareil pour des « orkens » et « Nahins » ? 
41. Est-ce que vous avez une race qui commence par « demi- » ? 
42. A n’importe quel moment de votre histoire, est-ce que les personnages principaux prennent un raccourci à travers d’anciennes mines naines ? 
43. Est-ce que vous écrivez vos chaînes de batailles après les avoir jouées dans votre RPG favori ? 
44. Est-ce que vous avez créé les fiches de personnages de tous vos personnages principaux dans votre RPG favoris ? 
45. Est-ce que vous faîtes des piges pour Wizards of the Coast ? 
46. Est-ce que des tavernes existent dans votre livre uniquement pour que vos personnages puissent s’y bagarrer ? 
47. Est-ce que vous pensez savoir comment le féodalisme marchait alors qu’en vérité, vous n’y connaissez rien ? 
48. Est-ce que vos personnages passent une quantité de temps démesurée à voyager d’un endroit à un autre ? 
49. Est-ce que l’un de vos personnages principaux pourrait dire aux autres quelque chose qui pourrait vraiment les aider dans leur quête mais qui ne le fait pas rien que ne pas gâcher l’intrigue ? 
50. Est-ce que vos utilisateurs de magie lancent des sorts facilement identifiables en temps que « boule de feu » et « éclair » ? 
51. Avez-vous déjà utilisé le terme « mana » dans votre roman ? 
52. N'avez-vous jamais utilisé le terme «armure de plates » dans votre roman ? 
53. Les Cieux aient pitié de vous, utilisez-vous le terme « points de vie » dans votre ouvrage ? 
54. Ne réalisez-vous pas combien l’or pèse en vérité ? 
55. Pensez-vous que les chevaux peuvent galoper toute la journée sans se reposer ? 
56. Est-ce que, dans votre roman, un personnage se bat pendant deux heures en armure de plates complète, chevauche pendant 4 heures puis fait délicatement l’amour à une servante consentante dans la même journée ? 
57. Est-ce que votre personnage principal a un marteau, une hache, une lance ou toute autre arme magique qui revient automatiquement quand il la lance ? 
58. Est-ce que dans votre roman quelqu’un plante une personne avec un cimeterre ? 
59. Est-ce que quelqu’un plante une personne portant une armure de plates ? 
60. Pensez-vous que les épées pèsent 4,5 kilos ou plus ? 
61. Est-ce que le héros tombe amoureux d’une femme inaccessible, qu’il atteindra plus tard ? 
62. Est-ce qu’une large partie de l’humour de votre roman consiste en des jeux de mots ? 
63. Est-ce que votre héros est capable de résister à plusieurs coups de l’équivalent fantasy d’un marteau de 4,5 kilos mais est quand même menacé par une frêle donzelle avec une dague ? 
64. Pensez-vous qu’il faut, habituellement, plus d’une flèche en pleine poitrine pour tuer un homme ? 
65. Ne réalisez-vous pas qu’il faut des heures pour faire un bon ragoût, ce qui en fait un mauvais choix pour un repas « sur la route » ? 
66. Avez-vous des barbares nomades, vivants dans la toundra, et consommant baril sur baril d’hydromel ? 
67. Pensez-vous qu’hydromel est juste un joli mot pour remplacer bière ? 
68. Est-ce que votre histoire implique un certain nombre de races différentes ayant toutes exactement un roi, un pays et une religion ? 
69. Est-ce que la guilde des voleurs est l’organisation la mieux organisée et comptant le plus de monde dans votre monde ? 
70. Est-ce que le grand vilain pas beau punit les erreurs insignifiantes par la mort ? 
71. Est-ce que votre histoire raconte les aventures d’une équipe de guerriers de top niveau qui prennent en chemin un barde nul en combat mais qui joue du luth ? 
72. Est-ce que le « Commun » est la langue officielle de votre monde ? 
73. Est-ce que la campagne de votre monde regorge de tombes et de cimetières remplis d’anciens objets magiques que personne n’a pensés à voler durant tous ces siècles ? 
74. Est-ce que votre livre est, de façon basique, une réécriture du Seigneur des Anneaux ? 
75. Relisez cette question et répondez franchement. 
 
Au-delà des univers du Seigneur des Anneaux et de Narnia, ce questionnaire cherche par le biais humoristique à faire prendre conscience aux écrivains en herbe de leurs lacunes. Lire, et aimer, l'œuvre de Tolkien ne suffit pas à écrire à son tour une trilogie de fantasy, et à plus forte raison un roman. À part piocher dans ces récits ou dans d’autres sources d’inspiration, de composer un monde avec des bribes de ceux existant déjà, et d’apporter quelques variations dans un souci d’originalité, le projet n’ira pas plus loin, et encombrera les forums d’écriture sans que son auteur ne parvienne à admettre que ce qu’il commet est mauvais et donc barbant. Pourquoi, en effet, Tolkien est adulé alors que lui, en reprenant les mêmes recettes et en s’inscrivant dans un univers similaire, est-il conspué ? 
 
Comme le suggère le questionnaire, l’écrivain en herbe possède des lacunes. Moi aussi, à une époque (lointaine désormais), je collais des armures de plates sur tous mes guerriers sans savoir ce que cela impliquait, et en définitive sans savoir de quoi il s’agissait précisément. Lee système féodal m’était totalement étranger et je n’imaginais pas un autre fonctionnement politique que la démocratie. Je n’avais pas non plus conscience des distances, des obstacles qui se dressaient au Moyen-Âge et qui avaient été supprimés depuis, de la fatigue qu’engendre un combat ni du poids d’une arme. 
 
Cependant, on rencontre encore des auteurs débutants qui répondent au questionnaire en public, répondent plusieurs fois par l’affirmative, mais ne se remettent pas en cause, certains qu’ils sont d’avoir tout de même écrit le roman du siècle. Pourtant, la règle du jeu est simple et dénuée d’ambiguïtés. N’importe quel « oui » doit vous conduire à revoir votre copie. 
 
L’intérêt n’est pas de cocher « non » à toutes les questions et de désigner un vainqueur, mais de nous amener à nous interroger : ce que je suis en train d’écrire n’est-il pas qu’une pâle resucée d’un classique malgré quelques arrangements cosmétiques ? Le but de ce questionnaire n’est pas de vous décrédibiliser en tant qu’auteur, mais de vous éviter de vous diriger droit dans un mur, lequel prend généralement plusieurs mois à atteindre, et je ne parle pas des indispensables corrections qui essaieront vainement de rectifier le tir. Ce questionnaire s’avère être une méthode d’écriture comme une autre, sauf que celle-ci traduit une évidente lassitude face à des chefs-d’œuvre fantasmés, quand bien même il existe quantité de guides et de conseils pour apprendre à écrire et pour ainsi livrer quelque chose de plus personnel et de plus abouti, et que beaucoup, certains de leur talent, négligent.

Le texte original : http://www.rinkworks.com/fnovel/
 
Publié par Alexandre BORDZAKIAN le 23 juillet 2018
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