Savoir finir son roman

Je ne connais pas de pire moment dans la rédaction d'un roman que celui où je dois boucler les corrections pour envoyer le texte à mon éditeur dans une version susceptible d'être définitive. À cet instant se bouscule une flopée de sentiments angoissants, la peur de la faute, de la mauvaise tournure, de l'incohérence, de la redondance, etc… Normalement, tout a été vérifié à plusieurs reprises, mais le doute persiste néanmoins, principalement lorsque je clique sur le bouton "envoi" de ma messagerie électronique. 
 
Pourtant, tout avait parfaitement commencé, dans l'allégresse de la découverte, enchaînant les mots, les phrases, les pages. L'inspiration prend forme sous nos yeux émerveillés. Nous sommes comme des enfants devant notre premier coloriage, tellement fiers. Puis, au fur et à mesure de notre progression, le doute s'installe. Mes choix sont-ils les bons ? Pourraient-ils être meilleurs ? Ai-je omis une autre voie ? 
 
Normalement, le scénario a été préparé et réfléchi en amont et n'appelle plus que de légères adaptations, ce qui évite les mauvaises surprises et les retards à durée indéterminée. Vous déroulez donc votre style à l'instar d'un bolide qui avale les kilomètres sur une autoroute déserte, par beau temps et sans travaux. Le but n'est pas tant de réaliser le premier jet parfait mais de parvenir à apposer un point final. 
 
Certains d'entre vous, en particulier les auteurs en herbe, se heurteront au mur que constitue le style. Si mettre en place un scénario et des personnages est un art que chacun maîtrise de façon plus ou moins heureuse, l'écriture demeure un exercice complexe. On me l'a dit, et on vous l'a sans doute affirmé : "tu dois trouver ton style". Certes, mais où est-il, ce filou ? 
 
Il est logique de passer du temps à rédiger au stade de l'apprentissage, de cette quête de soi. La théorie et la pratique finissent par venir à bout de cet obstacle a priori infranchissable. Votre style se forgera de lui-même pour peu que vous travailliez sérieusement. Il serait en effet invraisemblable d'acquérir celui d'autrui, ou de le vouloir impersonnel, sauf à écrire le mode d'emploi d'une cafetière. 
 
Le véritable problème consiste, malgré l'expérience, à sacrifier trois heures à chaque paragraphe. Que l'on bute sur certains passages plus abrupts que d'autres à façonner, je le conçois. Mais d'en arriver à rédiger un roman en dix ans en s'accordant une rallonge de deux ou trois ans afin de finaliser les corrections, et six mois pour appuyer sur ce bouton "envoi", cela s'avère insupportable. Surtout pour vous car votre éditeur vous aura oublié. 
 
La perfection n'existe pas, ce qui ne vous interdit pas de vous en approcher. Rédiger un roman n'est pas la quête impossible de l'œuvre d'art ultime. Sinon, l'écrivain vivrait en souffrance permanente, de s'épuiser à faire pour ne jamais parvenir à rien. En outre, qui vous assure qu'à force de tout modifier dans tous les sens, vous n'aboutirez pas à une infâme soupe indigeste ? D'autant que vous vous trouverez toujours des lecteurs qui n'aimeront pas votre prose ou critiqueront vos choix. 
  
Mais restons dans notre cadre, celui de l'auteur relativement sain d'esprit, qui ne cherche pas à faire entrer des carrés dans des ronds. Après avoir rédigé votre récit de bout en bout, vous vous attaquez naturellement à terminer le vaste chantier qui règne sur votre terrain romanesque, et qui est appelé à devenir un extraordinaire château de quatre-vingt-dix pièces. La phase de correction vous donne la confortable impression que tout est possible, que tout peut être revu et modifié, qu'une erreur sera toujours repérée et supprimée. Un homme peut être transformé en une femme d'un coup de crayon et inversement. 
 
Je peux hésiter longuement sur une tournure de phrase qui m'avait semblé pourtant logique lors du premier jet. Finalement, je m'oblige à m'en accommoder. Le lecteur s'en rendra-t-il compte ? En réalité, je pense que non. Du moment où les mots n'arrêtent pas brutalement sa lecture, ne lui rappellent pas que l'horloge indique déjà trois heures du matin et qu'il s'engage dans une nuit blanche à cause de votre récit par trop captivant, ou ne l'amènent à dénoncer l'imposture immédiatement et publiquement sur les réseaux sociaux comme une envie irrépressible de courir au petit coin, vos tergiversations stylistiques, si légitimes puissent-elles paraître à vos yeux, n'ont aucune incidence dans ceux du lecteur. 
 
Je laisse quand même refroidir le plat quelques jours avant de le confier aux mains de l'éditeur, au cas où quelque chose avec un girophare rouge et la sirène des pompiers surgirait dans mon esprit. N'étant pas un dieu, et les logiciels n'étant pas infaillibles, j'accepte que des erreurs puissent demeurer. Je l'accepte d'autant plus facilement que j'ai fourni le meilleur de moi-même et que j'ai ma conscience tranquille. J'écris par plaisir, pas pour m'infliger une torture permanente, même si j'aime finir le récit que j'ai commencé, ne serait-ce que pour le partager avec mes lecteurs. 

Publié par Alexandre BORDZAKIAN le 7 juillet 2017
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