Le vampire


En gros, un vampire est un humain obligé de boire du sang pour vivre. J'aborde la créature d'un point de vue très général parce qu'en la matière, le "n'importe quoi" côtoie allègrement le "fourre-tout" sans aucune gêne. C'est pourquoi je tente ici de décrypter toutes les facettes de cette figure aujourd'hui incontournable pour vous aider à l'utiliser à bon escient. 
 
Par analogie, son origine peut remonter jusqu'à Caïn, fils d'Adam, qui fut maudit par Dieu pour avoir tué son frère Abel. Chassé de cette terre qu'il a lui-même souillée, Caïn est exilé de l'Eden et part pour le pays de Nod. Dans la Bible, le récit s'achève avec la fondation de la cité d'Hénoc et l'énumération de la descendance de Caïn. Tout le reste n'est que pure invention contemporaine destinée à établir une parenté biblique avec le vampire, le rattachant de cette façon à la genèse du monde. 
Ainsi, dans la version vampirique reprise sous le titre "Le Livre de Nod", Caïn rencontre en pays de Nod sa tante, Lilith, première femme d'Adam avant Ève, elle aussi chassée du paradis originel. Lilith, femme immortelle, est capable de créer tout ce qu'elle veut mais ne peut procréer. Caïn veut ses pouvoirs, qu'elle lui transmet en lui faisant boire de son sang. Les archanges interviennent alors et frappent Caïn d'une seconde malédiction. Désormais, il doit se cacher du soleil, boire du sang pour survivre et errer sans jamais mourir jusqu'à la fin des temps. Ensuite, Caïn recevra la capacité de transmettre à son tour son pouvoir et sa malédiction. Comme les vampires se reproduisaient trop rapidement, Dieu aurait balayé tout ce joyeux foutoir d'un bon petit déluge dont seul Noé réchappa. 
Quant à Lilith, elle n'apparaît malheureusement pas dans la Bible, en tout cas pas dans la version officielle que nous connaissons. Le Premier Testament est avant tout la compilation d'une bibliographie plus vaste et l'interprétation de cultes plus anciens. Si Adam et Ève sont conçus à partir de Dieu en personne, Lilith aurait été créée antérieurement par les mains divines avec de la terre. Refusant de se soumettre à Adam et/ou incapable de lui donner une descendance, elle quitte l'Eden afin de vivre libre. Ce côté rebelle, tentateur et dissolu, suffit à l'ériger aux yeux des religieux en véritable démon. En réalité, Lilith est une figure bien plus ancienne qui a traversé les âges grâce aux croyances populaires sans rapport avec le vampirisme. 
La figure du vampire est occidentale, médiévale, gothique, et non orientale, antique, biblique. Aucune mythologie grecque ou romaine ne s'y rattache, sauf à établir un parallèle avec la moindre créature qui se nourrirait de sang, mais toute créature un tant soit peu maléfique se livre à ce genre de pratique. 
 
Le vampire trouve plutôt sa source dans les superstitions slaves de l'ère pré-chrétienne. On pensait alors que le défunt sortait de sa tombe pour s'abreuver du sang des vivants. Pour prévenir ces désagréments, on l'enterre à l'envers, on plante dans son cœur des aiguilles ou de l'acier, on perce sa peau pour qu'il se dégonfle, on lui coupe la tête, on l'immobilise avec des pierres ou des clous, on place des objets tranchants à ses côtés, on le brûle, on répand de l'eau bouillante sur la tombe, on sectionne les tendons des genoux. Bref, tout est bon, jusqu'aux méthodes les plus ridicules. Ces mutilations ont lieu lors de l'inhumation ou après, ce qui conduit à profaner des sépultures. En réalité, l'âme ne se détacherait pas du corps, d'où ces procédés morbides pour l'y aider. Pour l'Église orthodoxe, le moindre retard dans la décomposition est suspect. La croyance finit par contaminer l'Europe qui cède parfois à la panique. Tout ceci ne serait en vérité que des élucubrations résultant des phénomènes de décomposition, de maladies (tuberculose, rage, porphyrie), de pathologies psychiatriques. 
Cela dit, le vampire folklorique, un revenant cadavérique déambulant vêtu de son seul linceul dans les rues endormies en quête d'une proie, n'a rien de glamour. Son visage est bouffi et rougi, du sang suinte par sa bouche et son nez lorsqu'il repose dans son cercueil. On se méfie particulièrement des étrangers bizarres : claudication, denture de fer, incapacité à compter au-delà de trois, exercice antérieur du métier de boucher ou de bottier. La présence d'un vampire dans une communauté entraîne la multiplication des décès, aussi bien dans la population qu'au sein du bétail. On lui prête également des pouvoirs surnaturels : déplacement d'objets et survenue de cauchemars. Son appétit ne se cantonne pas au sang. Il dévore la chair, et la sienne aussi ainsi que son linge funéraire. Ses dents, mais pas ses crocs, ses cheveux et ses ongles ont continué de pousser, signe qu'il est bien vivant malgré sa mort. 
 
Avec la littérature du XIXème siècle, le vampire évolue vers le dandy romantique et perd son apparence repoussante des premiers temps. Il devient un aristocrate élégant au teint blafard, secondé par d'étranges serviteurs, bien souvent des bohémiens qui ne craignent pas d'être corrompus, capable de séduire les femmes et de côtoyer la haute société. Il ne craint donc plus la lumière du soleil qui affaiblit uniquement ses pouvoirs. Car ceux-ci se sont étoffés. Il peut désormais se métamorphoser en animal, principalement en loup et/ou en chauve-souris, se changer en brume, hypnotiser ses proies, voir parfaitement la nuit. 
Néanmoins, certains fondamentaux demeurent, et notamment le besoin de régénération. Si le sang le nourrit et le renforce, le vampire est tout de même obligé de retourner se ressourcer dans son cercueil, et plus encore dans la terre de son pays d'origine.  
En passant du folklore au domaine littéraire, la figure vampirique se dote de codes. Ses pouvoirs sont contrebalancés par des impératifs contraignants que chaque auteur équilibre à sa guise. Et puisqu'il s'agit d'une créatures hors du commun et par définition déjà morte, l'anéantir obéit nécessairement à un rituel précis. La tradition préconise entre autres quatre méthodes à appliquer indépendamment ou ensemble : un pieu dans le cœur, un clou dans la tête, la décapitation, la crémation, le démembrement qui s'ensuit garantissant une efficacité maximale. À cela s'ajoute une foule de variante : exécution à l'aube, enterrement à un carrefour, etc… Ne négligez pas non plus le bois du pieu : du frêne, du chêne ou de l'aubépine selon les régions. D'autres pratiques préconisent d'enfoncer un pilum dans le cœur, à travers la bouche ou dans le ventre. Le film "Nosferatu le vampire" de 1922 a recours au soleil comme ultime solution. Le procédé est nouveau dans la mesure où, jusqu'alors, la lumière du jour se contentait d'affaiblir les vampires. 
Cette variante le démarque volontairement de la référence qu'est le roman de Bram Stocker : "Dracula". Fidèle à la tradition, Dracula ne se reflète pas dans les miroirs, il abhorre les signes religieux, il se régénère et rajeunit grâce au sang. L'auteur ajoute quelques particularités : la peur de l'ail, la capacité de circuler sur les murs, l'absence d'ombre. En outre, Dracula partage sa demeure avec trois femmes voluptueuses et immorales. Celles-ci sont, à l'instar de Carmilla de Le Fanu ou même de Lilith, belles, attirantes, perverses, et s'adonnent au sexe sans procréation ni retenue pour séduire le naïf (en l'occurrence la naïve dans Carmilla) et s'en servir de garde-manger. Contrairement au vampire mâle, la version féminine est étroitement liée à la dépravation sexuelle et donc attachée à l'image de la femme fatale. 
L'évolution par rapport au revenant solitaire des origines est frappante : en tant qu'aristocrate, le vampire est propriétaire d'un domaine et possède une fortune personnelle, il est doué d'une intelligence et peut à la fois piéger ses victimes et vivre dans la société au contact des humains, il fait partie d'une communauté organisée. Le vampire n'en demeure pas moins un prédateur qui, à son tour, est traqué par des chasseurs de vampires à la Van Helsing. 
À noter qu'historiquement, Dracula, fils de Dracul, appartenait à l'Ordre du Dragon et combattit les turcs depuis son nid d'aigle situé en Valachie (et non en Transylvanie). Bien que violent et sadique, et sûrement complètement fou, Dracula a été soupçonné de tout, y compris d'être le diable incarné, sauf d'être devenu un vampire.

Le vampire contemporain s'inscrit dans cet héritage. Au-delà de la communauté, il constitue une race à part entière en marge de l'humanité, vivant cachée et de nuit. Dans "Twilight" ou "Underworld", elle côtoie une autre race, celle des loups-garous. Leur société est régie par des règles et une hiérarchie qui lui assurent de perdurer et n'hésite pas à utiliser la technologie moderne à son profit. Comme du temps de Bram Stocker, le chef ou patriarche est par définition plus ancien donc plus puissant que ces serviteurs vampirisés. Cependant, l'aspect religieux s'efface au profit d'une approche plus scientifique ou tout du moins positiviste. Le vampirisme n'est plus une affaire de malédiction mais un phénomène génétique qui implique de pouvoir muter et évoluer ("Blade 2"). 
Le progrès a introduit de nouvelles manières d'appréhender le vampire. Le film "Une nuit en enfer" illustre à sa façon le foutoir qui en découle, entre tradition populaire, croyances religieuses et progrès scientifique puisque n'importe quelle eau bénie à la va-vite fait l'affaire et qu'un fusil à pompe que l'on recharge avec un bâton en travers signifie la sainte croix. On ne sait d'ailleurs plus si une balle peut tuer aussi sûrement un vampire qu'un pieu. L'esprit moderne a besoin de quantifier, d'analyser, de justifier. Même de nuit, un néon est capable de blesser un vampire grâce à ses U.V., mais pas une ampoule à incandescence ("Trente jours de nuit"). Le surnaturel lorgne dès lors vers la science-fiction qui substitue virus et autres remèdes médicinaux à la malédiction divine et sa possible rédemption. 
Cependant, le vampirisme se transmet parfois par le biais de la possession. L'enveloppe est saine mais un esprit démoniaque y a élu domicile, lui conférant les pouvoirs d'un vampire ("La Reine des Damnés" et la série "La Vampire"). Ce démon n'est pas forcément chrétien et remonte plus volontiers aux origines (égyptienne, indienne). À l'instar des vampires antédiluviens, ceux-ci ne craignent pas les signes religieux. Mais l'apport majeur du XXème siècle est d'avoir humanisé le vampire jusqu'à le rendre sympathique, et sans parler ici des multiples adaptations humoristiques. 
 
Alors qu'il incarnait le mal absolu, le vampire moderne peut désormais rejoindre le camp du bien. Dans "Entretien avec un vampire", si Lestat assume sa condition d'immortelle et en jouit allègrement, Louis au contraire est la proie de remords et finit par lutter contre sa propre nature démoniaque. La bit-lit a accéléré le processus puisqu'elle s'adresse à un public adolescent(e) qui rêve de prince charmant rebelle et d'évasion sentimentale inédite, en contradiction avec une créature cruelle et affamée. Ce type de vampire, finalement assez proche du vampire romantique, refuse évidemment de se nourrir de sang humain. Il se contente de sang animal, même si celui-ci ne peut le satisfaire tout à fait. La question de la pureté sanguine n'est pas propre aux origines. Elle est d'abord un moyen d'affaiblir le vampire, le sang d'un mort étant un poison ("Entretien avec un vampire"). Elle offre parallèlement la possibilité de distinguer le bon du mauvais vampire et de mettre en scène des alliances et des guerres entre eux alors que son ancêtre se nourrissait de tout ce qu'il croisait sans distinction. 
Son activité de prédateur prend une tournure exacerbée quand des groupes de fauves affamés chassent l'humain ("Trente jours de nuit"). Ce vampire est gouverné par l'instinct animal de la survie à tout prix. Comme dans une meute, une hiérarchie gère leurs relations mais aucune conscience supérieure ne les coordonne. Le chaos que ce mode de fonctionnement implique n'est cependant pas envisageable par les gardiens de l'ordre établi ("Blade 2"). La race des vampires s'est mondialisée sur le modèle de l'être humain. 
Au contraire de l'apocalypse zombie, l'apocalypse vampire n'existe pas, sinon à venir substituer à l'organisation humaine une organisation vampirique similaire. Dans "Daybreakers", les vampires règnent sur le monde mais doivent gérer au mieux leur unique ressource, le sang humain, au risque de disparaître. En réalité, les vampires se cachent pour perdurer, et ceci pour deux raisons. Tout d'abord, se montrer les exposerait à une guerre qui les exterminerait. On s'imagine cependant mal des créatures dotées de tels pouvoirs et capable de transformer leur ennemi à l'envi être écrasés. Cependant, si les vampires proliféraient et écrasaient l'espèce humaine, ils ne pourraient plus se nourrir et à leur tour, ils s'éteindraient. D'où l'instauration de règles, de quotas, d'une hiérarchie, la fondation de multinationales et la gestion des ressources sanguines. 
 
Le vampire conserve des traits singuliers qui ont été adaptés au fil du temps. Le sang reste incontournable pour lui assurer sa vitalité, ainsi que son immortalité et sa faculté de régénérescence. Le soleil n'est plus spécialement une faiblesse puisque certains d'entre eux s'en accommodent très bien. En fait, tout dépend du point de vue par lequel l'auteur aborde le personnage, religieuse ou scientifique. Dans le premier mode, les signes liturgiques, la pureté, les lieux saints, le symbolisme, la notion de pardon, seront déterminants ; dans le second, la génétique, le mode de transmission virale, la faim pulsionnelle, la bestialité primeront. 
Cela dit, certaines particularités ont été totalement perdues à l'instar de l'obligation de compter des graines ou de dénouer des nœuds. D'autres perdurent selon les auteurs, comme la nécessité d'être invité dans une demeure pour pouvoir y entrer, l'allergie à l'eau courante, le besoin de se ressourcer dans la terre ou dans un cercueil, la transformation en animal (inenvisageable dans "Blade" et courante dans "Dracula Untold"), la lévitation, la télépathie, la domination des esprits. Les fondamentaux se révèlent aussi divers que les points de vue et apparaissent ou disparaissent au gré des récits. En fait, il s'agit surtout de poser les invariants pour laisser libre cours à l'imagination dans le cadre de l'élaboration narrative. 
 
En fantasy, la problématique du vampire s'aborde autrement. Il n'est plus, comme dans le fantastique, une figure surnaturelle qui s'immisce dans le réel mais une créature parmi d'autres. Un chevalier craindra le vampire en tant qu'adversaire, un villageois sera inquiet pour sa propre vie, mais aucun d'eux ne sera effrayé par sa nature de mort-vivant. Tout dépend du degré de réalisme. Plus le contexte se veut proche du nôtre, plus le surgissement d'une créature inhabituelle voire aberrante frappera les esprits. À l'inverse, plus la magie est présente et le bestiaire original, plus le vampire se fondera dans la masse. Dans le "Trône de Fer", les personnages restent sans voix face à l'arrivée des morts-vivants parce qu'ils estimaient ce prodige impossible. En revanche, dans la BD des elfes, les goules sont certes terrifiantes mais nullement exceptionnelles. La menace est connue, identifiée, on redoute juste le moment où elles apparaîtront. Dans notre monde réel, elle n'est pas censée exister, donc le personnage est désarçonné, horrifié, dès qu'elle surgit. 
En fantasy, la figure vampirique ne s'inscrit pas non plus dans une lignée historique. Difficile en effet de se réclamer de Caïn ou de Dracula dans un monde imaginaire où par définition ni la Bible ni la Transylvanie n'existent. Bram Stocker jouait sur la méconnaissance et les fantasmes d'un pays éloigné considéré comme barbare à la manière du film "Hostel" dans lequel l'Europe de l'Est abrite des bourreaux pouvant torturer et tuer impunément des touristes. L'auteur de fantasy n'aura pas le loisir de s'appuyer sur la géographie mais s'orientera vers les thèmes universels que soulève le vampirisme : immortalité, meurtre d'autrui pour vivre, quête de rédemption, etc... 
Hormis dans le sous-genre de "fantasy urbaine", le personnage du vampire, pourtant une figure réputée de l'horreur, est quasiment absente. Cet état de fait illustre d'ailleurs la différence de traitement entre fantasy et fantastique. En réalité, j'ai eu beau chercher, je n'ai pas trouvé de figure vampirique primordiale, et surtout pas chez les fondateurs que sont Howard et Tolkien. Elric de Ménilboné peut s'apparenter au vampire puisque son épée capture l'âme de ses victimes pour le nourrir mais ne partage pas ses autres caractéristiques. Vous en croiserez bien quelques-uns dans les jeux vidéo. Dans la littérature et les bandes dessinées, vous aurez droit à des morts-vivants ou des goules, mais pas de vampires. 
En revanche, la présence du vampire dans la "fantasy urbaine" s'explique par le positionnement du genre à la croisée entre fantasy et fantastique, où un monde merveilleux (côté fantasy) est en contact plus ou moins facile et direct avec notre monde réel (côté fantastique). À la volonté de terrifier le lecteur se substitue le besoin de le divertir par des aventures hors du commun dans une ambiance plus ou moins noire, ce qui est le propre de la fantasy. En outre, ce style de roman, popularisé par la bit-lit, confirme la migration d'une légende rurale dans un décor urbain ou péri-urbain où vit désormais la majorité de la population. 

Publié par Alexandre BORDZAKIAN le 2 septembre 2016
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